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13/05/2013

Bilinguisme, projet Fioraso, amour et enfance

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        Un projet de loi dit Fioraso évoque l'utilisation de langues étrangères dans la vie universitaire française. En réalité, on peut penser que c'est essentiellement à l'anglais que bénéficieraient de nouvelles mesures en ce sens. Toujours est-il que les réactions n'ont pas tardé. 

 

        a.  Dans le projet de loi présenté sur le site du gouvernement, on verra que la partie numéro "4." aborde entre autres la question de "la connaissance d'une culture et d'une langue étrangère", mais aussi la possibilité d'une utilisation renforcée d'une langue étrangère pour "une partie des enseignements". Il ne faut pas négliger le reste du projet de loi, notamment le contexte, le cadre, l'orientation de l'ensemble de cette partie "4.", qui va dans le sens d'une véritable ouverture d'esprit à l'égard du monde qui nous entoure, ainsi que de calculs fondés et argumentés pour un meilleur succès de la France... Site du gouvernement, 21 03 2013. Lien : BILINGUISME UNIVERSITAIRE GOUVERNEMENT

 

        b.  Dans les milieux habituellement mobilisés pour soutenir, sauver, aimer et diffuser la langue française, la réaction a été prompte ! Celle, par exemple, de l'Académie française dans sa séance du 21 03 2013 ne laisse pas planer l'ombre d'un doute : la menace est là, et elle est très grave. Les arguments sont solides. Même si l'on a prêté une attention toute imprégnée de bienveillance à la position du gouvernement (Lien hypertexte à la fin du § a. ci-dessus), on ne peut pas faire l'économie du raisonnement et de l'argumentaire présentés par les Immortels. En fin d'article, on trouvera en outre une présentation qui en a été faite par l'AFP dès le 22 03 2013 . A voir sur le site de Francophonie avenir, 29 03 2013. Lien : BILINGUISME UNIVERSITAIRE Académie française

 

        c.  Il vaut la peine de lire un article qui prend en considération des arguments dans l'un comme dans l'autre sens. Le sentiment que le français est menacé est peut-être cependant dominant... Mais le lecteur décidera par lui-même : lire Marie Piquemal in Libération, 12 04 2013. Lien : BILINGUISME UNIVERSITAIRE MENACE-T-IL LA LANGUE française

 

 

        Voici, pour une fois, une prise de position

délibérément personnelle,

sur un sujet qui me tient à coeur. 

 

        Il me semble que les arguments d'un côté comme de l'autre méritent non seulement de l'attention, mais véritablement de l'estime. 

       En faveur de la défense du français, j'aimerais ajouter qu'il convient en effet de retenir ce que soutiennent les militants de la belle langue, de la culture française, de la francophonie. Souvent, les plus ardents défenseurs ne sont pas des français, mais des francophones de nationalité étrangère. Nous devrions au moins essayer de ne pas aller, par nos agissements, à l'encontre de leur admiration, leur enthousiasme, leur zèle et jusqu'à leur compétence dans le maniement de notre langue. 

        Pour aller, par contre, dans le sens des partisans d'une plus nette ouverture de nos universités à la langue anglaise (sans oublier les autres langues mais en sachant que c'est de l'anglais qu'il s'agit dans les faits !), j'aimerais souligner que l'anglais est dans certains cas un véritable outil de pensée qui s'adapte, mieux que d'autres langues, à telle ou telle discipline intellectuelle. Il convient de rendre à l'anglais cette justice. Notre amour du français n'a rien à faire d'essayer de mal aimer les autres langues, même et y compris la langue qui nous envahit, hélas il faut bien l'avouer, et le constater. Mais les chercheurs, les thésards, les créateurs, les "découvreurs" du meilleur niveau qui ont besoin de l'anglais parce que c'est le bon outil, ce serait furieusement insensé que de vouloir les gêner sous prétexte que nous avons l'amour de notre langue ! 

 

        En ce qui concerne le niveau de difficulté et de culture, précisément, nous sommes envahis de façon quotidienne par un anglais qui ne s'impose que parce qu'il ne trouve devant lui rien de solide ! 

        Car pour défendre le français, justement, nous n'avons pas su nous y prendre correctement jusqu'à présent, semble-t-il ! Nous avons donc l'occasion de réagir, et voici comment

    1. Ce qui perd notre langue, ce ne sont pas les fautes que nous commettons. Qu'il sagisse de fautes de vocabulaire (mots anglais, ou autres agressions dont nous nous rendons coupables) ou bien de fautes de raisonnement, ce qui perd notre langue, c'est que les fautes, les insuffisances, les incorrections, tout ce que nous faisons de "mal" (mais oui !) nous le faisons en nous en fichant, en nous en fichant pas mal, et même en étant fiers de nous en "foutre" ! Nous aurions honte de surveiller notre langage. Nous aurions honte quand nous sommes des écrivains, des acteurs, des femmes et des hommes de parole publique (journalistes, responsables politiques, avocats...) oui, je le redis, nous aurions honte de bien parler, d'accorder correctement au masculin, au féminin, au singulier, au pluriel, sans compter de nombreuses autres façons de pratiquer "l'à-peu-près" ! 

    2. Ce qui sauve notre langue, c'est de témoigner de notre bonheur à l'utiliser, de notre plaisir à la respecter, de notre persévérance à la découvrir. Ce qui est communicatif, ce ne sont pas les règles, mais le plaisir ; ce ne sont pas les prescriptions, mais le bonheur rayonnant et partagé. 

    3. Nous n'avons pas su, depuis longtemps, tenir compte de l'existence des divers niveaux de langage, qui correspondent aux diverses situations de la vie. Ainsi, on ne parle pas, et on ne doit pas parler le même français dans la cour de l'école et dans la classe, au bar du coin ou devant un micro à travers lequel on s'adresse à des millions d'auditeurs ! Même pour annoncer le temps qu'il fera demain ou dans les prochains jours, même pour demander à un écrivain s'il préfère travailler tard le soir ou tôt le matin, même pour raconter un voyage passionnant que l'on vient de faire dans un pays lointain : du moment que la parole est publique, elle doit être en français, du meilleur, du plus soigné possible. Qui imaginerait Stéphane Hessel en train de se laisser aller volontairement à des fautes d'accord grammatical ? Ou s'il avait fait une "faute", se serait-il permis de continuer sans se reprendre, comme si de rien n'était ? 

    4. Lier la correction de notre langue parlée à un véritable respect de la personne, ou des foules auquelles on s'adresse, c'est une première nécessité si nous voulons sauver notre langue. Que dire alors de ces générations de professeurs, de la maternelle à la terminale, qui ne se sont pas rendu compte du fait que leur français était détestable aussi bien dans leurs conversations que pendant l'exercice du métier ? 

    5.  L'enseignement du français relève donc désormais des méthodes les plus admirables dont on dispose pour enseigner les langues étrangères. Dès les classes de maternelle, l'enfant doit être amené à découvrir, par des jeux (qui, en vérité, sont un travail intellectuel très strict), toute la richesse et la beauté du français. Le français ne s'apprend ni "plus tard", ni par la grammaire, le travail, les travaux pénibles en quelque sorte : il doit se révéler dans une activité de groupe bien organisée, menée de main de maître par le pédagogue, et de nature à faire retenir par coeur, AVEC AMOUR ET PAR AMOUR, des mots, des phrases, des conversations, des scènes et des échanges de parole. Les enfants n'oublieront pas de tels apprentissages précoces de notre, de leur langue ! Il suffira pour que leur amour du français et leurs acquisitions restent vivaces, il suffira, dis-je, que leur route ne soit pas encombrée, au fil des ans, par la rencontre sans cesse renouvelée des pires horreurs de langage. Il suffira que leur route ne soit pas menacée par l'apparition sans cesse recommencée de personnages chargés de la parole publique et dont la façon de s'exprimer témoigne essentiellement du mépris qu'ils vouent à leur langage ! 

 

6.  Anecdotes.

Un écrivain présentait son plus récent ouvrage. Dans la discussion, il s'écria : "Alors là, il y a deux choses : le premier..." et il se trouve que cet écrivain ne prit même pas la peine de corriger sa faute. Le premier chose ! 

Un autre jour, sur une de nos radios, un spécialiste du langage déclarait que ça ne le dérangeait pas d'entendre parler des nombreux journal par exemple. Très exactement deux jours plus tard, mon petit-fils jouait avec un minuscule cheval en matière plastique. L'enfant avait deux ans et demi. Je lui dis qu'il avait un joli petit cheval. Lui, me répondit aussitôt : "Un cheval, deux chevaux". Il se trouve que malgré son jeune âge, il comprenait ses parents qui, parlant entre eux, utilisaient une langue d'Asie, très loin là-bas en direction du soleil qui se lève... Il se trouve aussi que ce même enfant, de deux ans en demi, était souvent accompagné par une personne qui prenait soin de lui pendant les heures de travail des parents ; et cette personne qui était marocaine parlait uniquement sa langue arabe, à l'exception d'une autre langue arabe (arabe marocain donc, et arabe d'un pays situé bien plus loin en direction de l'Asie) ; or, lorsque l'enfant, après avoir parlé des chevaux, entendit que cette personne lui parlait, en arabe bien sûr, il se retourna. Se retournant, il changea de pays, en quelque sorte, et de langue. Il me tournait le dos, et avait mis de côté son français. Il faisait face à cette personne de langue arabe et ne connaissait plus que l'arabe. Il lui fit l'honneur de répondre sans le moindre délai par une phrase longue, vive, rapide, "bien envoyée" en arabe ! Comme quoi, ce ne sont ni les études, ni les règles, ni les "défenses" pour la sauvegarde de telle ou telle langue qui peuvent rendre les enfants multilingues, mais bien la relation à autrui, l'amour de la personne, et l'amour de la langue ! 

 

        Et c'est ici que l'amour de l'autre, la résistance à l'horreur xénophobe ou raciste, et le libre exercice de l'intelligence dans la tradition de la France des Lumières se rejoignent pour conforter, d'une certaine manière, toute la démarche de ce blog "France résiste" ! L'amour, qu'il soit des personnes, des peuples, des pays, de la beauté, de la poésie (encore Stéphane Hessel...), c'est toujours le même amour, il se multiplie et se répartit, il se divise et s'investit, il se libère et se différencie, mais c'est toujours le même et unique être qui reste présent, actif, libérateur, l'amour !

        On ferait bien de s'en inspirer dans le cadre des débats du jour. On pourrait même aller jusqu'à l'amour des anglophones universitaires qui ne nous envahissent que pour la réussite d'un travail dont la difficulté nous dépasse ! On pourrait même aller jusqu'à l'amour des langues, y compris la nôtre ! On pourrait même pousser cette vertu de l'amour, de l'admiration, de la relation à autrui, jusqu'à surveiller son langage quand, écrivain, on s'adresse à des millions d'auditeurs. Et plus encore, peut-être, quand on s'adresse à des enfants en classe. Et surtout quand on parle, même entre adultes, en présence des enfants : un enfant ça se respecte, non ?

Mais si les français ne respectent même plus leurs enfants, comment sauveraient-ils leur propre langue maternelle ?

 

Conclusions :

    oui à toutes les langues qu'on voudra, oui à la vie intellectuelle, oui à l'amour de l'arabe, du russe, de l'allemand et toutes les autres en passant par le wolof et sans oublier les langues que parlent des roms ou des tsiganes ! Oui, en dernier lieu, à notre langue française si compliquée, si pleine de tours et de détours ! Oui à cette langue que bien des étrangers admirent, et du reste cela force mon admiration car ils ont eux-mêmes des langues souvent si extrordinairement belles et intelligentes ! Oui, surtout, à la langue non pas problème intellectuel, mais occasion de vivre et d'aimer.

    Honte soit aux écrabouilleurs actifs et publics de la pensée en présence de nos enfants ! Vive Mozart, vive Stéphane Hessel, vive chacun de ces professeurs qui me donnèrent l'exemple du bonheur intellectuel, que ce soit en Histoire ou simplement dans la façon de s'exprimer tous les jours ! Honte aux vandales. Ou, comme le scandaient il y a quelques années des foules russes qui manifestaient leur hostilité au pouvoir en place chez eux : "Pazor", "honte" (mais là il ne s'agissait pas de problèmes linguistiques...), "Позор !"

 

 

 

        Que le lecteur m'excuse si je n'ai pas su, en me relisant plusieurs fois, repérer une ou plusieurs fautes de frappe, ou de français. Un parent proche gravement malade, l'heure par conséquent très tardive à laquelle je travaille encore ce soir (ou plutôt déjà ce nouveau matin !) y sont pour quelque chose. Mais je ne pouvais pas faire autrement que de laisser aller mon coeur et mon bavardage à l'occasion de cette dispute sur la défense du français. Aimons d'abord nos enfants, respectons-nous nous-mêmes... et même pour transmettre la rigueur de la pensée et le visage vivant d'une vraie langue, ce n'est pas d'éviter les fautes qui compte le plus, c'est bien plutôt d'aimer ce qui est juste, bien fait, construit, riche et varié : le français par exemple. Cette langue française qu'il nous revient de respecter avant qu'elle ne soit assassinée par nos soins, par notre manque de soin, notre incurie. "We don't care" (même racine que le français "incurie") : on s'en fiche...

 

        Alors, que le lecteur me pardonne, il est trop tard pour mes yeux un peu trop âgés, mais l'amour ne s'éteint pas au premier coup de boutoir de la vieillesse. Il s'agit de l'amour et de l'intelligence que nous donnons à nos enfants en surveillant simplement un peu notre langage, et en le faisant justement : par amour ! Par habitude de l'admiration : admiration des langues vivantes ou anciennes, sans oublier tout à fait celle que nous essayons de parler... 

Avec tout l'amour de mon coeur pour vous, chère lectrice, cher lecteur,

Estival.

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